2.2 Les remparts

Je me tourne vers Lukas, intriguée par la richesse de ses connaissances.

« Dis-moi, Lukas… comment cette région a-t-elle été peuplée ? »

Il sourit, les yeux brillants d’un enthousiasme calme.

« Je vais te raconter les deux versions, car toutes deux ont leur place ici, en Suisse. »

Il inspire profondément, comme pour rassembler ses pensées, puis reprend :

« D’abord, il y a les légendes, celles qu’on trouve dans les vieux livres, transmises de génération en génération. On raconte que les premiers à coloniser la Suisse étaient des Nordmänner, des hommes du Nord, venus d’un pays qu’on appelle la Mittnachtsonne, le pays du soleil de minuit. On les décrit comme des Suédois et des Frisons, robustes et courageux, habitués aux hivers rudes. Leurs terres ne pouvaient plus les nourrir, alors ils ont décidé de partir. Ils ont consulté leurs prêtres, qui leur ont ordonné de former des familles, de partir vers le sud… et de ne jamais revenir, sous peine de mort. »

Je l’écoute, fascinée, et dans mon esprit se dessinent des peuples en marche, traversant les terres sauvages avec leur foi, leurs légendes, et cette force des origines.

« Ils formèrent des groupes – environ 6 000 hommes. Ils tirèrent au sort ceux qui partiraient, jurèrent fidélité les uns aux autres, et choisirent trois chefs : Swyzer, Swey et Hasiùs. Le nom de Schwyz viendrait de Swyzer. Une partie de ces clans aurait traversé les montagnes et colonisé une vallée qu’ils appelèrent Hasli, d’après Hasiùs. Ces Nordmänner se seraient installés dans les Alpes, y auraient fondé des villages, affronté le froid, et prospéré. »

Lukas s’arrête un instant. Son regard se perd dans les montagnes qui bordent l’horizon, puis sa voix reprend, plus douce :

« Mais il y a aussi ce que nous apprend l’histoire. Avant ces migrations légendaires, la Suisse était peuplée par les Celtes, notamment les Helvètes. Ils vivaient ici dès le Ve siècle avant notre ère. En 58 avant J.-C., ils ont tenté de migrer vers l’ouest, mais Jules César les a arrêtés. Ensuite, les Romains ont conquis ces terres et ont romanisé les Celtes. La Suisse est devenue une province de l’Empire pendant plusieurs siècles. »

Je hoche la tête, déjà transportée dans ce tissage de peuples et de siècles.

« Puis, vers le IIIe siècle, alors que Rome déclinait, d’autres sont arrivés : les Alamans, d’origine germanique, venus du sud de l’Allemagne actuelle. Ils se sont installés dans le nord et l’est de la Suisse – ce qu’on appelle aujourd’hui la Suisse alémanique. Peu à peu, ils se sont mêlés aux Celto-Romains. Et de ce mélange est née la culture alémanique, avec sa langue et ses traditions. »

Il se tourne vers moi, le regard pétillant, un sourire au coin des lèvres :

« Alors, si on résume… la légende parle des Nordmänner, mais la réalité historique, ce sont surtout les Helvètes et les Alamans. Les Suédois et Frisons ne sont probablement jamais venus ici, mais ces récits portent une mémoire lointaine des grandes migrations – déformée par le temps et les contes. »

Je souris, émerveillée.

« C’est incroyable de penser à tous ces peuples qui ont façonné la Suisse… Les légendes et l’histoire s’y entremêlent si naturellement. »

Lukas acquiesce.

« C’est ce qui fait la magie de cet endroit. Les montagnes, les vallées, les lacs… tout ici inspire des récits. Et pendant le carnaval, on sent encore plus cette résonance du passé. »

Autour de nous, les guggenmusiks jouent toujours, la foule danse, joyeuse et bariolée. Je suis traversée par un sentiment de continuité, comme si la fête, les pierres et le vent chantaient ensemble, à l’unisson. Lukas vient de dérouler les fils du passé, et je les sens maintenant s’enrouler autour de moi, doucement.

Je pose alors un regard émerveillé sur les façades des maisons en contrebas. Des fresques anciennes s’illuminent sous les lanternes.

« Lukas, ces peintures… On dirait que chaque mur raconte une histoire. Pourquoi sont-elles là ? »

Il s’arrête, pose une main sur un mur de pierre, et contemple un instant la ville.

« Tu as l’œil, Véronique. Ces façades peintes, c’est le cœur battant de Lucerne. Elles ne sont pas là juste pour décorer. Elles racontent ce que nous sommes, notre passé, nos valeurs. »

Il m’explique que ces fresques sont apparues surtout à partir du XVIe siècle, bien que certaines datent du XIXe ou du début du XXe. Lucerne était un carrefour alpin. Les marchands y venaient pour le vin, le sel, les étoffes. Les guildes et les propriétaires, fiers de leur réussite, faisaient peindre leurs maisons.

Il me montre une maison ornée de grappes de raisins.

« Celle-ci est dans la Weinmarktgasse, le cœur historique du commerce du vin. Les fresques montrent les vendanges, les négoces… et parfois même des saints protecteurs comme Saint Nicolas. Elles disaient au monde : “Regardez comme nous sommes prospères.” »

Je suis son regard, captivée. D’autres façades montrent des armoiries, des scènes de batailles.

« Certaines racontent des moments clés de notre histoire », ajoute-t-il. « Comme la maison Dornach, qui célèbre la victoire des Suisses contre les troupes impériales. »

Il me parle ensuite du Zunfthaus zu Pfistern, la maison des guildes au bord de la Reuss.

« Là, les fresques montrent un arbre généalogique, des armoiries. Une manière de dire : “Nous sommes là depuis toujours.” »

Son regard se fait plus doux.

« Ces fresques ne parlent pas des Nordmänner ou des Celtes. Mais elles en portent l’esprit : l’unité, la fierté, la mémoire. Elles disent que cette ville s’est construite grâce aux peuples qui ont traversé les Alpes, bâti des ponts comme le Kapellbrücke, et appris à vivre avec les montagnes, la rivière… et le silence du vent. »

Il laisse un silence s’installer. Puis, d’une voix plus basse :

« Ton prénom, Véronique. Ton jour de naissance. Ils te relient à cette terre. Peut-être que tu portes en toi une part de l’histoire de Lucerne. Ces murs peints ne parlent pas qu’aux yeux. Ils s’adressent à ceux qui savent écouter… comme toi. »

Je sens une chaleur douce m’envahir. Comme si les murs eux-mêmes me murmuraient quelque chose. Quelque chose de très ancien. Très doux. Quelque chose qui me ressemble.

Et c’est ce soir-là, précisément, que je décide de quitter mon village pour m’installer à Lucerne.

Parce qu’au fond de moi, je le sais : la montagne m’appelle.

Ma place est ici, au cœur de la Suisse.

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