3.2 La réunion du club de géobiologie

Le lendemain soir, poussée par une curiosité mêlée d’angoisse, je franchis la porte de la salle communautaire, un peu en retrait du rivage. Dehors, la nuit tombe lentement sur le lac, et le Pilatus se dresse, silhouette fidèle dans le lointain.

Le crépuscule enveloppe la petite salle. À travers les grandes baies vitrées, la montagne veille, majestueuse, baignée d’une lumière violette qui s’efface dans la nuit. Une dizaine de personnes sont réunies : des géobiologues amateurs, des passionnés d’histoire. Leurs visages sont éclairés par la lueur vacillante des bougies posées sur une grande table centrale. L’air porte une odeur de bois humide et de cire fondue, mêlée au parfum frais du lac qui s’infiltre par une fenêtre entrouverte.

Karl se lève, son regard brillant d’une fierté discrète. Sa voix résonne dans le silence attentif :

« Voici Véronique. Une porteuse d’artefact. »

Ses mots glissent comme une caresse sur la montre que je tiens contre ma poitrine. Le dragon gravé scintille sous la lumière douce. Des murmures d’intérêt parcourent l’assemblée. Je rougis, intimidée, mais un sourire timide éclaire mon visage.

Dr. Elsa Meier prend la parole. Sa voix, ferme, mais empreinte d’une sagesse ancienne, emplit la pièce. Elle est menue, ses cheveux gris noués en un chignon strict, mais ses yeux brillent d’une intensité presque magnétique. Elle déplie une carte jaunie, marquée de lignes sinueuses et de symboles énigmatiques.

« Les lignes de dragon, ou Drachenlinien, sont des courants telluriques, des flux d’énergie qui traversent la Terre comme des rivières invisibles », explique-t-elle. Elle cite des mesures tirées de ses recherches :

« Près du sol, elles oscillent autour de 3,1 SR – une unité ésotérique mesurant l’intensité énergétique. Aux hauteurs de vortex, elles peuvent atteindre 14,4 SR, des points où l’énergie s’enroule et s’amplifie. »

Elle trace du doigt une spirale sur la carte, près du Pilatus.

« Ces lignes bougent, dansent, comme des dragons endormis. Elles influencent la vie : la croissance des arbres, le comportement des animaux, et même nos esprits. Les Celtes, ces anciens habitants de nos terres, le savaient. »

Elle s’appuie sur des découvertes archéologiques : le site de La Tène, près du lac de Neuchâtel, où des triskèles gravés sur des objets datant de 450 av. J.-C. témoignent d’une connexion spirituelle avec la terre.

« Des lieux comme Muri ou Sursee, à quelques lieues d’ici, étaient choisis pour leurs nœuds énergétiques », ajoute-t-elle, sa voix vibrant d’une conviction profonde.

Un homme âgé au fond de la salle, nommé Otto, lève une main tremblante. Ses lunettes épaisses reflètent la lumière des bougies. Sa voix rauque rompt le silence.

« J’ai grandi près de l’abbaye de Saint-Gall. Là-bas, on raconte la légende du Château des Ombres, une forteresse invisible qui apparaîtrait les nuits de pleine lune, guidée par les énergies des montagnes. Les anciens disaient que les moines choisissaient leurs sites en suivant des signes naturels – des sources sacrées, des rochers résonnants. Certains y voyaient l’influence des esprits celtes. »

Elsa hoche la tête, pensive.

« C’est plausible, Otto. Les archives de Saint-Gall mentionnent des pratiques de radiesthésie rudimentaires dès le IXe siècle, utilisées pour localiser des sources d’eau ou des lieux de culte. La légende du Château des Ombres pourrait être un écho de ces croyances, amplifié par le folklore local. »

Elle sort un pendule en bois poli et le fait osciller doucement au-dessus de la carte.

« Regardez… le mouvement s’intensifie au-dessus du Pilatus. C’est un signe clair d’un nœud énergétique majeur. »

Karl intervient, tenant une vieille carte géobiologique du club. Une triskèle y est dessinée près du Pilatus. Il la montre du doigt, son sourire énigmatique illuminant son visage.

« Cette montre, Véronique, pourrait être un artefact inspiré des Celtes. Ou un objet forgé pour honorer leurs mythes. À Lucerne, on raconte l’histoire du Dragon du Pilatus, une créature légendaire qui protégeait les grottes et dont les écailles brillaient comme l’argent sous la lune. Les anciens évitaient ces lieux, persuadés qu’ils étaient hantés par des esprits telluriques. »

Une femme au visage doux, prénommée Clara, lève les yeux de son carnet rempli de croquis de plantes et de symboles.

« J’ai étudié les herbes près de Rapperswil, où les Celtes auraient eu un sanctuaire. On dit que les fougères y frémissent sous la pleine lune, attirées par une force invisible. Une fois, j’ai mesuré une température anormale dans le sol – deux degrés de plus qu’ailleurs – à un endroit où mon pendule tournait sans fin. Peut-être que ta montre, Véronique, réagit à ces mêmes forces ? »

Je sens une chaleur monter dans ma poitrine, comme si la montre vibrait en réponse. Elsa me fixe avec un sourire encourageant.

« Les Celtes croyaient que certains objets, comme les amulettes gravées, servaient de ponts avec les esprits de la nature. Si cette montre a été forgée dans le Jura, une région riche en légendes de pierres vivantes, elle pourrait porter une mémoire énergétique. Que ressens-tu quand tu la touches ? »

Hésitante, je caresse le dragon gravé.

« Une sorte de picotement… comme un courant léger. Ma sœur disait qu’elle sentait quelque chose de similaire. »

Les murmures reprennent, plus forts cette fois.

Otto se lève, appuyé sur une canne.

« Dans les Alpes, on parlait des Steinpforten – des portes de pierre où les bergers entendaient des voix ou voyaient des lueurs étranges, surtout par temps de brouillard. Ces récits pourraient être liés à des nœuds énergétiques amplifiés par les roches. Le Pilatus, avec ses grottes légendaires, pourrait être l’une de ces portes. Véronique, ta montre pourrait nous guider là-haut. »

Dr. Meier hoche la tête, son regard perçant fixé sur moi.

« Que dirais-tu de tester ta sensibilité sur le terrain ? Le Pilatus nous appelle. »

Mon cœur bat plus fort. Une chaleur monte en moi, comme un écho de la montagne elle-même. J’acquiesce, émue.

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